L'incroyable histoire du linguiste Paul Frommer, qui a créé la langue des Na'vi pour James Cameron, et de la communauté mondiale qui l'a adoptée, la transformant d'un accessoire de cinéma en une langue vivante.
Par @lemanifestmedia
20th Century Studios
Imaginez recevoir un courriel de James Cameron, qui vous demande de créer la langue d'un peuple alien pour l'un des films les plus ambitieux de l'histoire du cinéma. C'est exactement ce qui est arrivé au linguiste Paul Frommer en 2005. Vingt ans plus tard, le langage qu'il a inventé pour les Na'vi de "Avatar" est bien plus qu'un artifice de cinéma, c'est une langue vivante, apprise et parlée par une communauté dévouée à travers le globe .
L'histoire du na'vi, qui signifie littéralement "le Peuple", est celle d'une rencontre entre la vision d'un réalisateur de génie et la rigueur d'un linguiste passionné. Mais c'est surtout l'histoire de son adoption inattendue par des fans qui ont donné une âme à ce qui n'était, au départ, qu'une liste de mots à consonance polynésienne.
James Cameron avait une vision claire. La langue des Na'vi devait "sonner bien", et surtout, être prononçable par des acteurs humains, sans manipulation électronique de leurs voix . Partant d'une trentaine de noms et de mots inventés par le réalisateur, Paul Frommer a présenté trois "palettes sonores" différentes. Le choix de Cameron s'est porté sur celle qui intégrait des consonnes éjectives, ces sons "éclatés" que l'on trouve dans certaines langues amérindiennes ou africaines .
Cette décision a scellé l'identité sonore unique du na'vi. «J'ai pris certains éléments et je les ai mis sous stéroïdes», explique Frommer, décrivant un processus créatif où il a pioché dans les systèmes linguistiques du monde entier pour les recombiner de façon originale.
Le résultat est un système linguistique d'une richesse étonnante. Pour conjuguer un verbe au na'vi, il faut utiliser des infixes — des particules insérées au milieu du mot, et non pas au début ou à la fin — et choisir parmi pas moins de cinq temps différents, du passé immédiat au futur lointain . La construction des phrases est d'une grande flexibilité, les mots s'ordonnant librement, leur fonction étant précisée par un système de six cas grammaticaux, un de plus que l'allemand.
L'incroyable bascule s'est produite avant même la sortie du premier "Avatar" en 2009. Frommer a reçu un courriel d'un inconnu, rédigé intégralement en na'vi . Le lexique s'était brièvement échappé en ligne, et cette personne l'avait étudié avec une ferveur de linguiste amateur. « C'est là que j'ai eu l'idée que, oui, cela pourrait vraiment prendre », se souvient Frommer.
Cette intuition était juste. Aujourd'hui, des sites comme LearnNavi.org, en ligne depuis 2009, sont devenus le centre nerveux d'une communauté internationale . On y trouve des dictionnaires collaboratifs, des guides de grammaire et des forums où les fans discutent... en na'vi. « Les États-Unis et l'Allemagne sont les deux pays où l'intérêt pour le na'vi est le plus fort », précise Frommer.
Pourquoi consacrer du temps à apprendre une langue qui ne sert "à rien" ? La chercheuse canadienne Christine Schreyer a étudié ce phénomène. Ses travaux, cités par Science News Explores, révèlent une mosaïque de motivations, une connexion profonde avec l'univers "d'Avatar", une simple fascination pour la linguistique, ou même le défi de maîtriser un système entièrement nouveau, pour lequel il est possible de devenir expert relativement rapidement . « Ils ont créé un endroit où ils peuvent se réunir et rencontrer d'autres personnes partageant les mêmes idées », résume Frommer.
Paul Frommer demeure l'unique "gardien de la porte" du na'vi . Avec chaque nouveau film, il doit enrichir le vocabulaire pour répondre aux besoins du scénario et refléter les spécificités culturelles de nouveaux clans, comme les Metkayina, le peuple des récifs, dont le dialecte est légèrement différent dans "Avatar : La Voie de l'eau".
Le vocabulaire, qui comptait environ 1 000 mots en 2009, dépasse désormais les 3 000 termes, selon les estimations de Frommer. C'est assez pour discuter de relations et d'activités quotidiennes, mais pas encore pour aborder des sujets techniques ou scientifiques . L'expansion se fait avec soin, parfois en collaboration avec les fans via le "Lexical Expansion Project". Malgré les avancées de l'IA, Frommer préfère aller "plus lentement et simplement donner à chaque mot sa propre pensée".
Alors que "Avatar : Fire and Ash" continue d'émerveiller les spectateurs, la langue na'vi, elle, poursuit son chemin indépendant. Elle n'est plus simplement un accessoire de cinéma. Elle est la preuve vivante que la puissance d'une histoire peut transcender l'écran pour créer de véritables ponts culturels. Comme le dit le salut traditionnel na'vi, "Oel ngati kameie" — "Je te vois", dans le sens le plus profond et le plus compréhensif du terme.
ÉCRIT PAR : LA RÉDACTION
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