La vie luxueuse des influenceurs à Dubaï interrompue par les frappes iraniennes, « l’image de sécurité a été brisée »

Publié le 3 mars 2026 à 21:50

Entre luxe ostentatoire et frappes iraniennes, la vitrine sécurisée de Dubaï vacille. Quand la guerre s’invite dans les stories, le récit change de ton.

Par Sahby Mehalla

La vie luxueuse des influenceurs à Dubaï interrompue par les frappes iraniennes, « l’image de sécurité a été brisée »

Images fournies par Planet Labs PBC montrant Dubaï, aux Émirats arabes unis, le 24 février (à gauche) et le dimanche 1er mars (à droite). Image : AP News 

 

À Dubaï, capitale mondiale du lifestyle Instagram et vitrine assumée du luxe décomplexé, la guerre a fait irruption dans le flux des stories. Samedi soir, des missiles iraniens ont visé les Émirats arabes unis en riposte aux frappes américano-israéliennes contre l’Iran. Sur les réseaux sociaux, les images de fêtes en rooftop ont soudainement coexisté avec celles d’explosions dans le ciel du Golfe. Entre champagne et sirènes d’alerte, l’image d’une ville « la plus sûre du monde » s’est fissurée.

Mike Babayan, 23 ans, installé à Dubaï depuis 2020 après avoir quitté Los Angeles, raconte avoir entendu une première explosion alors qu’il se trouvait dans un lounge à chicha. Des messages d’urgence ont aussitôt été envoyés aux résidents, les invitant à se mettre à l’abri. Mais la scène, dit-il, a rapidement repris son cours. « Tout le monde est retourné à sa chicha et à son dîner une minute plus tard. » Par précaution, il a quitté son appartement situé dans la tour emblématique du Burj Khalifa, la plus haute du monde, pour un logement plus éloigné du centre. Là, il affirme avoir entendu des explosions toutes les vingt à trente minutes. Pourtant, selon lui, la vie semblait continuer comme si de rien n’était.

Influenceur suivi par près de 150 000 abonnés sur TikTok, Babayan a troqué ses vidéos de day trading et de voitures de luxe contre des commentaires face caméra sur les frappes. Il dit avoir voulu lutter contre la désinformation, notamment en démentant une vidéo générée par intelligence artificielle montrant le Burj Khalifa en flammes. Mais il n’a pas résisté à rappeler que, selon lui, Dubaï restait plus sûre que New York, Los Angeles ou Londres. « Où ailleurs puis-je me promener la nuit avec une montre à 60 000 dollars sans regarder derrière moi toutes les deux secondes ? » interroge-t-il.

Téhéran a lancé des missiles et des drones contre plusieurs États du Golfe, en représailles aux frappes américaines et israéliennes qui auraient fait plus de 700 morts en Iran, dont 168 élèves d’une école primaire de filles, selon les médias d’État iraniens. Les Émirats arabes unis ont indiqué avoir intercepté ou détruit la majorité des projectiles. Trois morts et 68 blessés ont été signalés sur leur territoire. Des infrastructures, dont un hôtel du groupe Fairmont ainsi que des aéroports à Dubaï et Abou Dhabi, ont subi des dégâts.

Sur les réseaux, la réaction a été immédiate. Will Bailey, influenceur voyage britannique suivi par près de 500 000 personnes, a filmé des missiles depuis un beach club, tandis que la musique continuait de résonner. D’autres créateurs ont partagé des vidéos depuis des yachts ou des rooftops, capturant la fumée s’élevant près du Fairmont The Palm. Certains internautes ont dénoncé une forme d’indécence. « Pourquoi tout le monde continue de faire la fête ? », pouvait-on lire en commentaires.

Une entrepreneure britannique en visite a suscité l’indignation après s’être plainte, dans une vidéo supprimée depuis, de l’annulation de son vol. « C’est vraiment agaçant, nous avons des événements et des réunions », déclarait-elle. Cette séquence a cristallisé le malaise autour d’un écosystème où le luxe s’affiche en permanence, même lorsque la guerre frappe à la porte.

Dubaï est souvent décrite comme la capitale mondiale des influenceurs. La ville héberge un écosystème structuré de créateurs, d’agences, de producteurs et de marques de luxe. Les créateurs professionnels doivent obtenir une licence pouvant coûter jusqu’à 4 000 dollars et sont tenus par le conseil des médias des Émirats de respecter l’État, ses institutions et les croyances religieuses.

Pour Sreya Mitra, professeure associée en communication à l’American University of Sharjah, de nombreux influenceurs indiens basés à Dubaï ont cherché à rassurer leurs proches face aux chaînes d’information indiennes accusées d’exagérations. « Ils renforcent un récit de normalité », explique-t-elle, décrivant des vidéos tournées à 2 heures du matin dans des marchés du Ramadan ou au centre-ville pour montrer que « tout est calme ».

Zoe Hurley, autrice de Social Media Influencing in The City of Likes, Dubai and the Postdigital Condition, souligne que les autorités ont stratégiquement utilisé les créateurs pour promouvoir l’image du pays à l’international. « L’idée d’une oasis sûre dans une région instable a été brisée », estime-t-elle, évoquant un sentiment de choc et de vulnérabilité parmi les influenceurs.

Peter Loge, professeur associé à la George Washington University, voit dans ces vidéos une forme contemporaine de « tourisme du désastre ». Les créateurs documentent l’instant, mais sans profondeur historique. « Les réseaux sociaux ne sont pas conçus pour expliquer des conflits enracinés depuis des décennies », observe-t-il. La guerre devient un contenu parmi d’autres, intégré au flux.

Mia Plainer, 23 ans, planificatrice social media à Londres, se trouvait sur un bateau lorsque les missiles ont commencé à tomber. Rapatriée à terre par les garde-côtes, elle a passé la nuit dans le garage de son hôtel, dormant sur des transats déplacés depuis la piscine. Elle a filmé cette « juxtaposition entre guerre et luxe » pour ses proches. « Peu importe votre statut, tout le monde est dans la même situation », affirme-t-elle.

Mardi, la vie semblait avoir repris son cours pour elle. Le Royaume-Uni prépare l’évacuation de ses ressortissants dans la région, tandis que les États-Unis ont exhorté leurs citoyens à quitter quatorze pays du Moyen-Orient, dont les Émirats. Les vols restent incertains alors que le conflit s’étend.

À Dubaï, le storytelling continue. Mais derrière les couchers de soleil filtrés et les montres hors de prix, une réalité s’impose. La sécurité absolue n’existe pas, même au cœur des vitrines les plus brillantes du capitalisme global. Et dans un monde hyperconnecté, la guerre n’interrompt plus le spectacle, elle s’y insère.

 

ÉCRIT PAR SAHBY MEHALLA

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