Montage juridique opaque, bénéficiaires cachés et indemnisation des victimes au cœur d’une bataille judiciaire tentaculaire, la succession de Jeffrey Epstein révèle comment une fortune a été structurée pour résister aux poursuites et retarder la justice.
Par @sahbymehalla
Document publié par le département de la Justice des États-Unis montrant les personnes qui ont géré les affaires financières de Jeffrey Epstein ou qui faisaient partie de son cercle rapproché. Photo : AP News
Deux jours avant sa mort, Jeffrey Epstein a mis en place une architecture successorale d’une redoutable efficacité juridique. L’homme d’affaires, accusé de trafic sexuel de mineures, a transféré l’intégralité de sa fortune dans un trust baptisé « 1953 », l’année de sa naissance, rendant ainsi opaques l’identité des bénéficiaires et les modalités de distribution des fonds, tout en compliquant considérablement les demandes d’indemnisation des victimes.
Au moment de signer ce testament, Epstein était placé sous surveillance anti-suicide et décrit comme psychologiquement instable. Bien que deux avocates aient attesté de sa capacité mentale, la possibilité d’un recours pour contrainte ou influence indue est restée ouverte. C’est précisément sur ce terrain que les victimes ont tenté, par la suite, de contester la validité du dispositif.
Après son suicide le 10 août 2019, une longue bataille judiciaire s’est engagée autour de la répartition d’un patrimoine estimé entre 577 et 630 millions de dollars. Celui-ci comprenait plus de 56 millions en liquidités, des propriétés à New York, en Floride, au Nouveau-Mexique et à Paris, deux îles dans les Caraïbes, des avions, des véhicules et une collection d’art non officiellement évaluée.
Le cœur du montage repose sur une « pour-over will », un type de testament permettant de transférer automatiquement tous les actifs dans une entité juridique distincte. Ce mécanisme transforme un héritage potentiellement public en structure fermée, où ni les bénéficiaires ni les conditions de répartition ne sont accessibles.
Les victimes n’ont pas été privées de leur droit à réparation, mais le point d’entrée juridique a changé, il ne leur était plus possible d’attaquer directement la succession. Elles ont d’abord dû contester le transfert des actifs vers le trust et démontrer l’existence d’un « transfert frauduleux » destiné à échapper aux indemnisations. L’accès même à la fortune est ainsi devenu une procédure judiciaire autonome.
Les documents publiés par le département de la Justice américain début 2026 révèlent l’existence de 43 héritiers désignés par Epstein, majoritairement issus de son cercle rapproché.
Sa compagne Karina Shulyak aurait reçu la part la plus importante, incluant plusieurs dizaines de millions de dollars, des biens immobiliers et un diamant de grande valeur. Ghislaine Maxwell, condamnée en 2021 pour trafic sexuel de mineures, se voyait attribuer 10 millions de dollars.
Figurent également son frère Mark Epstein, son pilote Larry Visoski, son avocat Darren Indyke et son comptable Richard Kahn, tous deux désignés exécuteurs testamentaires et bénéficiaires de montants considérables. Cette double casquette a alimenté les accusations de complicité financière dans la gestion des flux liés aux crimes d’Epstein.
L’affaire a même pris une dimension diplomatique après la révélation d’un legs destiné aux enfants de la diplomate norvégienne Mona Juul, déclenchant une enquête du ministère norvégien des Affaires étrangères.
Sous la pression judiciaire, la succession a été contrainte de placer les réparations au premier rang. Le programme d’indemnisation des victimes a versé environ 121 millions de dollars à plus de 200 personnes. À cela s’ajoutent 105 millions de dollars versés aux îles Vierges américaines et près de 49 millions de règlements civils supplémentaires.
Au total, près de 170 millions de dollars ont été déboursés en compensations et accords à l’amiable. Les distributions aux héritiers restent gelées, tandis qu’environ 150 millions de dollars demeurent sous le contrôle des exécuteurs, toujours confrontés à des poursuites civiles.
En intégrant les bénéficiaires au trust, Epstein leur a donné un statut juridique leur permettant de défendre leurs droits devant les tribunaux. Le litige ne se limite donc plus à une confrontation entre la succession et les victimes, mais oppose désormais plusieurs intérêts financiers concurrents, allongeant considérablement les délais judiciaires.
Cette succession illustre l’usage d’ingénieries juridiques complexes pour protéger un patrimoine et en contrôler l’accès, même après la mort, tout en révélant la difficulté pour les victimes d’obtenir réparation face à des structures financières verrouillées.
ÉCRIT PAR : SAHBY MEHALLA
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