Trafic en chute libre, pétrole en hausse, tensions explosives… L’Iran verrouille Ormuz et redéfinit l’équilibre énergétique mondial.
Par Sahby Mehalla
Des bateaux de pêche parsèment la mer tandis que, à l’arrière-plan, des navires de transport traversent le golfe Arabo-Persique en direction du détroit d’Ormuz, au large des Émirats arabes unis, vendredi 27 mars 2026. (Photo AP / Associated Press)
MOYEN-ORIENT — L’Iran semble franchir une nouvelle étape stratégique en s’imposant comme le gardien du détroit d’Ormuz, artère vitale du commerce mondial de pétrole, une évolution qui pourrait consolider son contrôle de facto sur cette voie maritime cruciale, tout en sécurisant ses propres exportations énergétiques, notamment vers la Chine.
Selon des communications adressées à l’autorité maritime des Nations unies et des témoignages de navires ayant traversé la zone, Téhéran met progressivement en place un dispositif assimilable à un système de « péage ».
Les navires sont désormais contraints d’entrer dans les eaux territoriales iraniennes, où ils sont inspectés par les Gardiens de la révolution. Au moins deux d’entre eux auraient déjà payé pour obtenir le passage.
Depuis le début de la guerre impliquant l’Iran, le trafic maritime dans le détroit a chuté de près de 90 %, provoquant une flambée des prix du pétrole à l’échelle mondiale et des pénuries inquiétantes dans plusieurs pays asiatiques fortement dépendants du brut du Golfe.
D’après la société d’analyse maritime Lloyd’s List Intelligence, environ 150 navires — pétroliers et cargos confondus — ont franchi le détroit depuis le 1er mars, soit à peine l’équivalent d’une journée de trafic en temps normal.
Dans le même temps, le terminal iranien de l’île de Kharg a chargé 1,6 million de barils en mars, un volume stable par rapport à l’avant-guerre, la majorité de ces exportations est destinée à de petites raffineries privées en Chine, peu sensibles aux sanctions américaines.
Une analyse plus fine révèle que les navires liés à l’Iran représentent désormais une part croissante du trafic, ils comptaient pour environ 60 % des passages au début du conflit et atteignent désormais près de 90 % ces derniers jours.
Dans un contexte de forte insécurité maritime, près de la moitié des navires coupent leur système d’identification avant d’entrer dans le détroit, pour réapparaître ensuite dans le golfe d’Oman, cette prudence s’explique par les attaques recensées, au moins 18 navires ont été touchés et sept membres d’équipage ont été tués, selon l’Organisation maritime internationale.
Lloyd’s List Intelligence évoque explicitement un système de « péage de facto » imposé par les Gardiens de la révolution, alors que les navires empruntaient habituellement un corridor central à deux voies, beaucoup contournent désormais par le nord, à proximité de l’île de Larak, les plaçant directement sous juridiction iranienne.
Les armateurs doivent soumettre des informations détaillées — cargaison, propriétaire, destination et équipage — à des intermédiaires approuvés par les autorités iraniennes, une fois validés, les navires reçoivent un code et sont escortés, les cargaisons pétrolières sont prioritaires et les autorisations s’appuient sur un filtrage géopolitique.
Les paiements, lorsqu’ils sont exigés, seraient effectués en yuan chinois, selon les données disponibles.
L’Iran semble vouloir pérenniser ce système, dans une lettre adressée à l’Organisation maritime internationale, Téhéran affirme avoir mis en place des « mesures de précaution » pour garantir la sécurité maritime, tout en affirmant agir dans le respect du droit international.
Parallèlement, le Parlement iranien travaillerait sur un projet de loi visant à formaliser la perception de frais pour certains navires.
Des médias proches du pouvoir citent un député évoquant la volonté d’inscrire juridiquement la souveraineté, le contrôle et la supervision de l’Iran sur le détroit, tout en créant une nouvelle source de revenus.
La réaction des acteurs régionaux se durcit, le dirigeant de la compagnie pétrolière nationale d’Abu Dhabi a qualifié cette stratégie de « terrorisme économique », dénonçant une instrumentalisation du détroit aux conséquences mondiales.
Selon lui, « chaque consommateur, chaque famille dépendante d’une énergie abordable paie le prix » de cette pression, que ce soit à la pompe ou dans les coûts alimentaires et médicaux.
Cette approche soulève de sérieuses questions juridiques, le droit de la mer impose en principe la liberté de passage inoffensif pour les navires civils, plusieurs experts estiment qu’un système de péage imposé unilatéralement ne repose sur aucune base légale internationale.
Le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe a ainsi dénoncé une violation des conventions des Nations unies, qualifiant cette pratique d’agression.
Par ailleurs, les paiements vers les Gardiens de la révolution pourraient entrer en contradiction avec les régimes de sanctions américains et européens, visant cette organisation centrale du pouvoir iranien.
Ce tournant marque une mutation majeure du conflit, où le contrôle des flux énergétiques devient une arme économique globale, en verrouillant le détroit d’Ormuz, l’Iran ne se contente plus de répondre militairement, il redéfinit les règles du commerce mondial de l’énergie — avec des implications directes pour les marchés, les États et les consommateurs.
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