Dépenses doublées, industrie nationale privilégiée, pivot vers l’Arctique, Ottawa acte une rupture stratégique avec la dépendance sécuritaire américaine et redéfinit sa souveraineté dans un monde plus instable.
Par @sahbymehalla
Le Canada amorce un tournant stratégique majeur. Sa toute première stratégie industrielle de défense, publiée ce mois-ci, acte une rupture avec des décennies de dépendance sécuritaire envers Washington et s’inscrit dans une dynamique déjà observée en Europe. Le document estime que les certitudes d’hier — fin des conquêtes impériales, paix durable sur le continent européen, solidité des alliances historiques — ont volé en éclats, rendant indispensable une capacité nationale autonome pour défendre la souveraineté du pays.
L’enjeu est autant politique que militaire. Cette inflexion intervient dans un contexte de relations refroidies avec l’administration Trump, dont les déclarations répétées sur une hypothétique transformation du Canada en « 51ᵉ État » ont profondément marqué l’opinion publique. Selon un sondage du Globe and Mail réalisé par Nanos Research, seuls 9 % des Canadiens considèrent désormais les États-Unis comme un allié fiable.
Face à ce basculement, le Premier ministre Mark Carney promet un effort budgétaire massif. Ottawa prévoit de doubler ses dépenses de défense d’ici la fin de la décennie, de privilégier les contrats attribués aux industriels nationaux et d’investir massivement dans l’Arctique, devenu un espace de compétition stratégique. « Pendant des décennies, le Canada n’a ni suffisamment dépensé pour sa défense ni assez investi dans son industrie militaire », a reconnu le chef du gouvernement, admettant une dépendance excessive à la géographie et aux garanties offertes par ses partenaires.
La feuille de route est chiffrée. Elle vise à porter à 70 % la part des acquisitions militaires attribuées à des entreprises canadiennes, à augmenter de 50 % les exportations de défense et à créer 125 000 emplois dans l’ensemble de l’économie. Un chantier de long terme, d’autant que le tissu industriel repose majoritairement sur des PME.
Pour les observateurs, le signal est clair. L’objectif n’est pas de se préparer à un affrontement avec les États-Unis, mais de réduire le risque stratégique lié à une dépendance excessive. « Ils ne s’arment pas contre Washington, ils s’arment pour leur propre défense », résume Jana Nelson, ancienne responsable au Pentagone, qui y voit une démarche de “de-risking” jugée pragmatique.
Cette quête d’autonomie avait déjà été amorcée par deux décisions récentes, le lancement avec l’Australie d’un projet de radar transhorizon de plusieurs milliards de dollars et le débat intense autour du choix entre les F-35 américains et les Gripen suédois.
La réalité géopolitique impose toutefois des limites à cette émancipation. La sécurité canadienne reste étroitement liée à celle des États-Unis via le NORAD, l’OTAN et le partenariat de renseignement des Five Eyes. Les ambitions américaines en matière de défense antimissile, avec le projet « Golden Dome », dépassent par ailleurs largement le seul territoire américain.
Au fond, cette stratégie marque une mutation doctrinale, la souveraineté ne se proclame plus, elle se construit industriellement. Une conclusion qui rapproche Ottawa des capitales européennes, engagées dans la même réévaluation de leur dépendance stratégique dans un monde redevenu instable.
ÉCRIT PAR : SAHBY MEHALLA
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