Des millions dépensés, des stratèges de crise parmi les plus puissants d’Hollywood et une bataille acharnée pour contrôler le récit médiatique. Les nouveaux documents fédéraux dévoilent les coulisses d’une opération d’influence tentaculaire pour sauver une réputation déjà condamnée dans l’opinion.
Par @lemanifestmedia
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Depuis son arrestation par la police de Palm Beach en 2006 pour des faits liés à la prostitution, Jeffrey Epstein est devenu un client récurrent pour les professionnels de la gestion de crise. La dernière vague de documents rendus publics par le département de la Justice américain offre aujourd’hui un aperçu inédit des communicants mobilisés pour défendre sa réputation, des stratégies déployées et des sommes engagées.
Ces spécialistes de l’influence médiatique interviennent dans un objectif clair, gagner le procès de l’opinion publique pendant que les batailles judiciaires se jouent devant les tribunaux ou en arbitrage. Leur travail, souvent commandé par des cabinets d’avocats et protégé par le secret professionnel, reste habituellement invisible. Les nouvelles révélations gouvernementales ouvrent une fenêtre rare sur ces mécanismes.
Parmi les premiers conseillers sollicités figure Dan Klores, figure majeure des relations publiques new-yorkaises, connu pour avoir géré des crises impliquant Paris Hilton ou encore la publiciste Lizzie Grubman. Des relevés bancaires montrent qu’Epstein a versé 10 000 dollars à son agence en janvier 2007, au moment où le FBI intensifiait son enquête. La nature exacte de la mission n’est toutefois pas détaillée dans les documents officiels.
Avec l’explosion de la couverture médiatique, Epstein se tourne ensuite vers Howard Rubenstein, autre poids lourd du secteur. C’est dans ses bureaux que le financier accorde une interview au New York Magazine. À l’époque, le communicant assure au New York Post qu’il n’existe aucun lien d’affaires entre Epstein et le recruteur de mannequins Jean-Luc Brunel. Les investigations ultérieures démontreront pourtant qu’Epstein était l’un des principaux soutiens financiers de Brunel et de son agence MC2, aujourd’hui considérés comme des rouages centraux du système de trafic sexuel.
Tous les professionnels ne répondent pas favorablement. La productrice d’événements Peggy Siegal tente d’approcher le vétéran des relations publiques Ken Sunshine pour représenter Epstein, sans succès. Sunshine a notamment conseillé Michael Jackson, Sean Combs, Harvey Weinstein ou Bill Clinton.
Autre nom impliqué, Merrie Spaeth, ancienne directrice des relations médias à la Maison-Blanche sous Ronald Reagan. Selon des courriels examinés par Bloomberg, elle aide Epstein en 2008 à rédiger un projet de lettre d’excuses publique, qui ne sera jamais diffusée, et le prépare aux questions des journalistes. Elle affirme avoir mis fin à la collaboration par « malaise ».
À sa sortie de probation en 2010, le publiciste R. Couri Hay lui propose une stratégie complète pour restaurer son image, facturée entre 15 000 et 20 000 dollars par mois. Le plan repose sur la mise en avant de son soutien à la recherche scientifique et sur des opérations de prestige aux côtés de lauréats du prix Pulitzer. Hay assure aujourd’hui au New York Times ne jamais avoir travaillé pour lui, évoquant une perception alors « aveuglée par la façade mondaine » du couple Epstein-Maxwell.
Le financier engage ensuite Mike Sitrick, célèbre « nettoyeur d’image » basé à Los Angeles. Sa mission consiste notamment à contenir les retombées médiatiques liées au prince Andrew. Malgré l’interception de plusieurs articles négatifs, Epstein cesse de payer ses honoraires. Sitrick obtient en 2015 une condamnation par défaut de 155 000 dollars.
Dans les années précédant sa ré-arrestation en 2019, Epstein fait également appel à Matthew Hiltzik. Une facture du département de la Justice indique des honoraires de 25 000 dollars pour le seul mois de juin 2017. La stratégie proposée consiste à contester la crédibilité des avocats de ses accusatrices et à mobiliser des personnalités tierces pour défendre sa réputation, parmi lesquelles Larry Summers, Bill Gates ou Noam Chomsky, dont les liens avec Epstein terniront ensuite l’image.
Hiltzik affirme avoir rompu la relation après avoir recommandé au financier de reconnaître publiquement ses torts, conseil resté lettre morte. Les revenus perçus auraient été reversés à des œuvres caritatives.
Le recours massif et successif à ces experts illustre l’ampleur de la bataille pour le contrôle du récit médiatique. La publication récente des documents fédéraux relance aujourd’hui la demande pour ces stratèges de crise, sollicités par les nombreuses personnalités mentionnées dans les dossiers.
Dans l’ombre, leur rôle reste le même, diffuser des messages officiels par porte-parole interposés ou influencer hors micro afin de repositionner leurs clients sous un jour plus favorable, malgré le poids des révélations.
ÉCRIT PAR : LA RÉDACTION
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